22 juin 2007
13- 1er mai - Saint-Laurent Chapitre 2
Mardi 1er mai 2007
Saint-Laurent - Chapitre 2
Des Escoumins à Québec
PETIT COUP D'ŒIL SUR LA FAUNE
Sevrés de rencontres avec des baleines ou des dauphins dans l'Atlantique, nous espérions tous (nous, les passagers) pouvoir en observer dans le Saint-Laurent. Nous avons hélas été en grande partie déçus car les baleines ne sont pas encore arrivées (j'ai peut-être une petite chance d'en voir au retour). En revanche, un peu en amont de Tadoussac et du Saguenay, nous avons pu voir d'assez nombreux bélougas, parfois par groupes de trois ou quatre. Heureusement que le vent était faible et que le Saint-Laurent ne moutonnait pas car nous pouvions ainsi distinguer plus facilement les dos blancs et ronds quand il effleuraient la surface pour venir respirer. Le troupeau de bélougas du Saguenay est le seul qui existe au sud du cercle polaire. Il serait implanté ici depuis des millénaires après le blocage de la sortie du fjord par un glacier. Il y a une vingtaine d'années on ne comptait pas plus de 300 individus mais, à la suite de l'interdiction de la chasse (sauf pour les Amérindiens à certaines conditions), leur nombre augmente environ de 10% par an.
M. Roux m'a confirmé que 2006 avait été une année à baleines exceptionnelle. Non seulement les rorquals communs étaient plus nombreux que les années précédentes mais 7 ou 8 baleines bleues ont fréquenté les eaux des Escoumins-Tadoussac. Domicilié à Québec avec sa famille, M. Roux occupe un logement aux Escoumins pour assurer son service, juste au bord de la petite baie. Ponctuellement, tous les soirs à 18 h, plusieurs baleines bleues venaient faire surface et se prélasser à deux ou trois cents mètres de ses fenêtres. Il paraît que leur souffle, très sonore, est encore plus impressionnant que celui des rorquals.
Quand j'ai commencé à questionner M. Roux sur les baleines, il a sorti de son sac un jeu de fiches de présentation de toutes les sortes de cétacés qui fréquentent le Saint-Laurent. Il est très attaché à la faune du fleuve et c'est lui qui a attiré mon attention sur les réserves d'oiseaux dans telle ou telle île, sur les bandes d'oies blanches – nous sommes en période de migration – posées sur l'estran et sur les premières oies bernaches rencontrées. Nous allions retrouver les unes et les autres en très grand nombre en fin de journée, après Québec. C'est aussi M. Roux qui m'a indiqué la possibilité de réserver des chambres pour des week-ends nature dans une maison de phare sur l'îlot de Brandy Pot, qui touche l'île aux Lièvres, à des conditions très abordables, paraît-il. Sauvage comme la plupart des îles du Saint-Laurent, celle-ci est parcourue de sentiers. On y récolte à la saison (mais je ne sais pas laquelle) le duvet d'eider.
D'ILE EN ILE, DE VILLAGE EN VILLAGE
Je n'ai rien dit encore des paysages rencontrés. Comment en donner une idée précise quand les photos elles-mêmes sont très insuffisantes pour rendre compte de l'espace, ici autant qu'en pleine mer ? Assez gris pendant toute la matinée, le temps ne permettait pas de porter le regard très loin au-delà des rives, quand on les apercevait. Après les Escoumins, et surtout après le Saguenay, nous avons longé d'assez près la rive nord, parfois assez escarpée, mais il n'était guère possible de distinguer les Laurentides en arrière-plan. A mon grand regret nous avons manqué l'aperçu sur Tadoussac et l'embouchure du Saguenay car nous étions à la salle à manger pour le petit-déjeuner.
C'est justement à partir de Tadoussac que les deux rives se rapprochent nettement et sont visibles simultanément, bien que le fleuve puisse encore être large d'une vingtaine de kilomètres. On commence à voir les clochers se succéder sur la rive sud où les villages agricoles sont nombreux. Cela ne cessera pas jusqu'à l'approche des zones urbaines près de Montréal. Sur la rive nord beaucoup plus sauvage, ils sont beaucoup plus espacés et situés au bord même du fleuve. Ce sont maintenant essentiellement des villages dédiés au tourisme après l'avoir été à l'exploitation forestière, à l'industrie papetière, voire à la pêche.
Après Saint-Siméon, d'où part un traversier pour Rivière-du-Loup, on rencontre la Malbaie. M. Roux me confirme ce que je supposais grâce au toponyme : les naufrages ont été nombreux à cet endroit. Les capitaines croyaient se mettre à l'abri dans cette baie et se faisaient surprendre par les vents violents descendus de la montagne.
Puis nous voilà à l'île aux Coudres, toute proche de la rive nord. C'est pourtant entre l'île et la rive que passe le chenal, tout en courbes, alors que le lit principal du Saint-Laurent semble complètement dégagé mais manque de profondeur. A la sortie de ce passage étroit, on aperçoit Baie-Saint-Paul, d'où sont originaires les deux fondateurs du fameux Cirque du Soleil. Ceux-ci ont commencé leur carrière sur des échasses dans la cour de l'église pour distraire les enfants du village. Puis ils ont créé une petite troupe à Québec avant de gagner Montréal et de donner naissance à la multinationale mondialement connue (cinq troupes permanentes à Las Vegas, d'autres en Amérique du Nord, en Europe...). Mais ces fondateurs sont restés très attachés au Québec et à leur Charlevoix d'origine : non seulement les différentes troupes emploient beaucoup de Québécois (artistes mais aussi habilleuses, machinistes...) mais ils investissent sur place où ils ont fait bâtir. L'un d'eux a même racheté tout ou partie d'un important domaine skiable voisin.
Le massif des Eboulements, entre la Malbaie et Baie-Saint-Paul, représente une particularité géologique. Situé au point de rencontre des Appalaches, auxquels se rattache l'île aux Coudres et qu'on aperçoit au loin sur la rive sud, et des Laurentides dont on devine les hauteurs au nord, il serait la résultante de la chute d'un météorite géant, voilà quelques millions d'années. Il aurait été formé à la manière d'une goutte d'eau soulevée verticalement par l'impact d'un caillou dans une mare qui retomberait solidifiée (cela me rappelle un spot publicitaire télévisé où l'on voit une cacahuète tomber dans une nappe de chocolat...).
Un peu plus loin, des pistes de ski encore enneigées, parfaitement visibles. Sur les flancs de la montagne, elles tombent vers le fleuve comme des fusées de feu d'artifice redescendent en gerbe après l'explosion de la fusée-mère. Il paraît que, lorsqu'on skie sur ces pistes, on a l'impression de plonger directement dans le fleuve. Candidate pour de prochains jeux olympique d'hiver (mais la candidature n'a pas été retenue), la ville de Québec comptait sur ce massif pour y organiser les épreuves de ski alpin. Le sommet en a même été surélevé pour permettre l'homologation des pistes de descente.
Entre l'île aux Coudres et l'île d'Orléans, de nombreuses autres îles de taille variable jalonnent le fleuve du côté sud. L'une d'elles, de belle dimension, est la propriété de l'ancien PDG de l'entreprise Bombardier (trains, avions – les fameux Canadair, entre autres –, scooters des neiges, etc). Une “ petite ” résidence secondaire en occupe la pointe amont. Les îles à vendre sont assez peu nombreuses mais d'après M. Roux, sur les 42 îles recensées, il n'est pas impossible d'en trouver : il a vu récemment une petite annonce, d'un montant de trois millions de dollars (canadiens, évidemment – à ce prix-là c'est donné !) pour une des deux îles actuellement en vente.
Juste avant de nous engager dans le bras sud de l'île d'Orléans, nous apercevons de nombreuses oies sur l'estran et, en arrière-plan, sur la rive nord, les deux flèches de la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré. Cet endroit, la pointe aval de l'île d'Orléans, marque à peu près la limite jusqu'à laquelle la marée montante peut inverser le courant (sans pour autant que se forme un mascaret). A partir de maintenant nous allons naviguer en eau complètement douce et l'écume de la vague d'étrave sera moins blanche et moins dense. La marée n'en continuera pas moins de se faire sentir longtemps encore, au moins jusqu'à Trois-Rivières.
Pendant que l'île défile à tribord (c'est un peu perturbant de remonter le cours du fleuve tout en faisant cap au sud-ouest), les silos et les granges se succèdent sur la hauteur, confirmant la vocation agricole en même temps que touristique de l'endroit (les “ Couette et Café ” dans les fermes y sont nombreux). A la pointe amont pourtant, ce ne sont plus des fermes qu'on peut deviner à travers les arbres encore sans feuilles mais les luxueuses résidences secondaires de Sainte-Pétronille, tout autour d'un golf. S'y retrouvent des grandes familles de Québec mais aussi de Montréal, souvent anglophones. Il y a actuellement dans les cartons deux projets de terminaux méthaniers à proximité de Québec dont l'un sur la rive sud, en face de Sainte-Pétronille. Les habitants de la rive sud directement concernés, à qui l'on proposerait trois fois le prix de leurs propriétés, seraient d'accord en grande majorité, mais il semble que ce projet ait peu de chances de voir le jour. Allez savoir pourquoi... Certainement pour des raisons écologiques...
Au débouché de l'île, un peu en arrière sur la rive nord, apparaît la barre blanche verticale des chutes de Montmorency, plus hautes (de trois mètres, si mes souvenirs sont exacts) que celles du Niagara, mais beaucoup moins larges, évidemment. En hiver, quand il fait bien froid, l'écume projetée, en gelant, forme juste devant la chute principale une stalagmite géante, le “ Pain de Sucre ”, qui peut atteindre 35 mètres de haut. Je me rappelle notre visite ici en famille, à Noël 2001...
QUÉBEC-CITY
Et voici Québec, Québec-City, comme disent mes compagnons de voyage. Les gratte-ciel ont commencé d'apparaître en contre-jour au-delà d'une courbe du fleuve avant même la fameuse ligne électrique de 730 000 volts et les petits châteaux de Sainte-Pétronille. Sur la rive nord, après la raffinerie où viennent accoster les pétroliers, le port. Le Flottbek ralentit, presque au point de s'arrêter. Arrive vers nous de toute la puissance de ses moteurs la vedette des pilotes, qui se range bientôt le long de la coque tribord, au pied du gangway. Il est 14 h 30. Marc-Olivier Roux et Pierre Marchand se croisent sans se voir, le premier empruntant l'escalier intérieur, à bâbord, et le second l'escalier extérieur. Je le prends en photo au moment où il atteint le niveau de la passerelle. Chemise à petits carreaux, gants de cuir noir, élégant, fringant, M. Marchand porte allègrement ses 65 ans.
A bord, depuis ce matin, tous les officiers ont endossé l'uniforme. Le second a même opté pour la chemise blanche, sur laquelle les trois galons ressortent nettement. Il est vrai que le soleil est maintenant de la partie et que la température a remonté, mais ce ne sont quand même pas les grosses chaleurs (13°).
Le Flottbek a remis en route. A vitesse réduite, nous passons Québec en revue. Au fur et à mesure que nous avançons, le contre-jour se fait moins violent et les détails se distinguent mieux. Nous ne pouvons rêver de meilleur belvédère et nous avons sur la ville un point de vue rêvé, en hauteur et à distance rapprochée : les habitants de Lévis, sur l'autre rive, ont la hauteur mais non la proximité, les passagers des traversiers ou autres embarcations sont condamnés à la contre-plongée. De plus, nous pouvons maintenant nous poster à l'extérieur de la passerelle, sur l'étroit passage à claire-voie qui en fait le tour. Vue directe et imprenable sur le Cap Diamant, le Château Frontenac, la vaste esplanade de bois, la longue glissoire qui y plonge (ah ! les descentes vertigineuses sur les “ traînes de sauvages ” !), la promenade et les escaliers de bois accrochés à flanc de falaise, la citadelle, les Plaines d'Abraham, le haut immeuble au restaurant panoramique tournant... Tous ces lieux, déjà visités plusieurs fois, en hiver comme en été, me sont assez familiers mais je les redécouvre d'un œil neuf, émerveillé. Alors qu'en haut de la falaise tout paraît presque immobile, l'activité au ras du fleuve semble encore plus intense, vue de notre perchoir : camions et voitures font la queue sur la route du “ front de fleuve ”, des bateaux de toute taille entrecroisent leurs trajectoires...
Même si les nombreuses boutiques offrent beaucoup de souvenirs frelatés, j'aime le Petit Champlain, surtout sous la neige avec les illuminations de Noël ou les sculptures de glace du carnaval, j'aime les remparts et les rues de la ville haute, j'aime Québec et son poids d'histoire. Je craignais au départ de Liverpool de passer ici de nuit, de ne voir de la ville que ses lampadaires. Crainte déjà dissipée voilà plus de 48 h, quand l'heure approximative de passage a été connue. Je ne suis donc pas déçu. Depuis la Gaspésie, mes pensées vont sans arrêt aux explorateurs et à tous ces paysans de chez nous qui remontaient le fleuve pleins d'espoirs et d'appréhensions mêlés, tous les Champlain ou Maisonneuve, tous les Boulais, les Chabot, les Favreau... Un seul regret, un petit pincement au cœur en longeant les Plaines d'Abraham, où s'est joué l'avenir non seulement de la province mais de tout le Canada : juste au-dessus de ma tête flotte le pavillon britannique... Toujours est-il que j'attendais ce moment comme un grand moment. C'en est un. Nous passons l'embouchure de la rivière Chaudière et les deux ponts routiers entre les deux rives (le plus ancien est célèbre pour s'être écroulé trois fois depuis sa construction). Juste après, le fleuve redevient un peu plus large. Nous sommes aux basques du MSC Sicily, que nous avons progressivement rattrapé depuis ce matin. Après s'être mis d'accord avec le pilote du cargo italien, à 15 h 15 M. Marchand engage le Flottbek dans un dépassement tranquille, assuré qu'il n'y a personne en face. Périodiquement, le centre de contrôle (Trafic Québec, si je me souviens bien) donne les informations sur la situation des bateaux, les hauteurs d'eau, etc.










