21 mai 2007
07- 27 avril
Vendredi 27 avril 2007
Dépression et béatitude
Avertissement : changement de technique
Jusqu'à présent, pour le récit des premières journées du voyage, j'ai pris appui sur mon journal de bord manuscrit mais je l'ai retravaillé de façon à restituer autant que possible l'ordre chronologique. Pour gagner un peu de temps, à partir de maintenant, je vais suivre de plus près mon texte initial, ce qui va introduire de multiples retours en arrière et donc modifier la structure du texte. J'espère que la lecture n'en sera pas perturbée.
DEPRESSION ?
8 h 30. Ce matin ça remue pas mal. Accroché aux environs de 1010 millibars depuis le départ, avec des variations d'assez faible amplitude, le baromètre est descendu ce matin à 990. Je viens de m'installer à la table, dont le fauteuil est resté attaché au sol car, au bureau, dans l'autre fauteuil, je partais en glissades latérales assez désagréables. Il se confirme que le Flottbek tangue et roule beaucoup plus qu'un ferry pour la Corse, par exemple, seul gros navire dont j'aie l'expérience. J'ai essayé de filmer les grandes gerbes soulevées par la proue, mais en vain.
Pourtant, quand je suis allé à la passerelle à 5 h (nouvelle heure, soit 6 h UTC), il pleuvait mais la mer était assez calme, avec vent nul. Recouché après ma visite au second, encore de quart ce matin, j'ai senti les mouvements du bateau s'accentuer petit à petit. Le vent s'est levé et établi à un niveau assez fort, ce qu'a confirmé le capitaine au petit-déjeuner. Il semblerait qu'il puisse forcir encore. Le ciel reste très chargé et nous aurons sans doute des grains dans la journée mais, en ce moment, le soleil réussit à percer et j'aperçois un peu de bleu au milieu de la ouate.
“ Are you seasick ? ”... J'ai pris le petit-déjeuner en compagnie des trois jeunes, tous les trois assez barbouillés et guère en appétit. Pour l'instant je tiens assez bien le choc mais j'ai quand même encore avalé un comprimé en prévention. Tout est possible.
REGRESSION ?
Contrairement à mes habitudes, jamais depuis le départ je n'ai fermé les rideaux de la cabine. Bien au chaud sous la couette, entre 5 h 30 et 7 h, j'ai observé la lente montée du jour gris, alors que la pluie s'effilochait sur le hublot bâbord. D'où vient ce plaisir si particulier d'être couché et de somnoler dans un environnement mobile et clos, cabine de bateau ou compartiment couchette de train ? Serait-ce lié aux sommeils d'enfance sur la banquette arrière de la voiture parentale ? (Pourquoi ai-je toujours à l'esprit le souvenir si net de la lune filant à toute vitesse entre les nuages et les sommets des arbres, un dimanche soir sans doute, sur la petite route du Boupère à Saint-Paul, à l'arrière de la 202 ? J'avais trois ou quatre ans...)
Un coup de roulis plus fort vient de faire tomber mes deux valises, que je croyais pourtant bien calées. Si mon siège n'avait pas été attaché, j'aurais traversé la cabine et percuté la cloison de la salle de bain.
Je reviens à mon propos... Ce plaisir de somnoler dans un cocon en mouvement aurait-il un rapport plus lointain encore avec le premier landau ou le sein maternel ?... Et alors ?... Qu'est-ce que je suis venu chercher ici à 60 ans passés ?... Sigmund ! Sigmund !...
“ I'VE SEEN A WHALE !... ”
12 h 30. Un grand bol d'air bien frais (9°) après le déjeuner et me voilà de retour dans ma cabine. Les conditions sont redevenues meilleures : le vent est tombé, la mer très hachée de ce matin a laissé la place à une grande houle. Le bateau pioche beaucoup moins mais il se déhanche régulièrement, dans des mouvements de grande amplitude. Java lente.
(Photo de Stefan)
La nouvelle du jour, c'est que j'ai vu ma première baleine du voyage. J'étais sur la passerelle à 11 h (12 h UTC) pour un relevé d'informations. Posté par chance du bon côté, j'ai aperçu sur bâbord le jet d'écume, puis l'arrondi du dos, et puis plus rien, malheureusement. “ I've seen a whale ! ” : j'ai fait des envieux au salon des passagers lorsque j'ai annoncé la nouvelle. Nous espérons bien voir d'autres baleines dans les prochains jours, et aussi des dauphins... Quant aux oiseaux, ils étaient plusieurs dizaines dans le sillage ce matin.
J'ai passé une bonne partie de la matinée allongé, somnolent, dans l'état de vague béatitude que j'évoquais plus haut (le comprimé y serait-il aussi pour quelque chose ?...). J'ai lu, aussi. La deuxième et la troisième des Cinq leçons... Je vais d'ailleurs m'y remettre maintenant.
MORT, GEORGES, BOBBY ET LES AUTRES...
19 h 20. Fin d'après-midi superbe : grand soleil, mer belle, pas de vent. Pas de baleines non plus, ni de dauphins, mais toujours les oiseaux qui, paraît-il, accompagnent le Flottbek dans sa traversée et dorment à bord.
Après le dîner, j'ai passé un long moment dehors, dont une partie en compagnie de Rona, heureuse de parler français (et moi, donc !). Elle m'a parlé de son travail à Zürich et de ses projets à Montréal, nous avons bavardé.
C'est fou ce que je suis bien. Outre le refrain de Mort Shuman, j'ai sans arrêt une chanson au bord des lèvres : Brassens, Bobby Lapointe, d'autres encore, comme ça vient. Je passe de très longs moments à regarder la mer, de la cabine, de la passerelle ou du pont extérieur. Quand je pense que certains craignaient pour moi l'ennui !... Quant à moi, dès avant le départ, j'appréhendais plutôt de trouver le temps trop court pour lire et écrire autant que je le souhaitais. Je m'aperçois déjà que cette crainte-là était fondée mais ce n'est pas grave : il me semble beaucoup plus important de baigner dans cette attitude fondamentale de disponibilité à l'instant. J'ai apporté des grilles de mots croisés et de sudoku, au cas où, mais je n'en ai pas commencé une seule. (Et je n'en ai pas non plus commencé par la suite.)
AU MILIEU DE LA MARE
Ciel bien sombre au-delà des poubelles du Flottbek
(Photo de Laurence)
Je viens de consulter la carte générale sur mon ordinateur pour repérer notre position. Nous sommes à peu près au milieu de l'Atlantique, nous devons avoir juste dépassé la dorsale. J'ai bien peur de ne pas voir le soleil se coucher, comme je l'espérais : nous nous dirigeons tout droit et très vite vers une épaisse masse nuageuse qui pourrait bien correspondre à la zone dépressionnaire annoncée comme possible par le capitaine. La nuit ne va peut-être pas être trop calme. Je me répéte, mais la rapidité des changements est incroyable. Sur une mer encore tranquille, le bateau me donne déjà l'impression de taper davantage. Et droit devant, c'est vraiment bien bouché. Le soleil ne va pas tarder à être absorbé. Et dire que tout à l'heure, avant de rentrer, j'espérais voir cette nuit le clair de lune tant attendu...
Au dîner, le capitaine nous a annoncé pour le week-end l'exercice d'évacuation mensuel obligatoire. Lors de la présentation du matériel et des consignes, mardi dernier, le troisième officier le prévoyait pour demain samedi. On verra bien (air connu)...










