Il neige sur le Lac Majeur

Traversée de Liverpool à Montréal à bord du porte-conteneurs Flottbek (avril-mai 2007)

20 mai 2007

06- 26 avril

Jeudi 26 avril 2007

Le temps de vivre



NUAGEUX AVEC ECLAIRCIES

8 h 30. En début de nuit, après le double incident de la panne, le bateau m'a paru taper assez durement. Même ce matin, ses mouvements sont très sensibles et, pour se déplacer, il vaut mieux assurer ses prises. Heureusement je dispose pour écrire d'un vrai bureau, mais j'ai un peu de peine à écrire droit. Pourtant la mer est assez calme et beaucoup moins blanche qu'hier après-midi.

Je me suis réveillé à plusieurs reprises pendant la nuit en raison des secousses du bateau et pour me recouvrir (ah ! ces couettes qui ne bordent pas !) mais la nuit a été plutôt bonne. Un comprimé de Mercalme en prévention et, un peu avant 6 h, je suis à la passerelle. Juste dans le sillage, le soleil est en train de se lever dans un ciel nuageux avec de belles trouées de bleu. Il semble que ce doive être le temps d'aujourd'hui, avec moins de nuages sombres qu'hier. Ce matin le baromètre est à la hausse.

LA CORVEE DE NETTOYAGE

Le second, de quart ce matin (il l'était déjà hier à 18 h) n'est pas du genre très souriant, et encore moins causant. Heureusement je sais maintenant où trouver les écrans qui affichent les renseignements que je cherche. Je reste environ une demi-heure à la passerelle – le toit du monde. En contemplation. Trois ou quatre hommes d'équipage, en ciré orange et bottes jaunes, s'activent, avec un seau d'eau et une serpillière, à nettoyer l'étroit passage laissé libre côté mer par les conteneurs empilés. Que nettoient-ils, alors que des nuages d'écume soulevés par l'étrave viennent les asperger régulièrement ?

ARE YOU SEASICK ?

Comme je m'y attendais, Stefan a passé la nuit sur une banquette du salon. Il a un peu retrouvé la forme mais éprouve quand même quelques appréhensions pour la suite. Nous prenons le petit-déjeuner en compagnie de Laurence. Reagan s'inquiète de notre état : “ Are you seasick ? ” Comme hier, il a dressé la table avec quatre couverts seulement. Il semble que Lucy ne déjeune pas le matin. Quant à Rona, nous ne la voyons pas. Si j'ai bien compris Laurence, ils sont tous les deux restés jusqu'à la fin de la soirée-karaoké d'hier, vers 23 h 30 (heure d'hier).

LE DESIR DU MOMENT...

Voilà commencée la première vraie journée de mer. Au programme : les deux repas et la visite de la salle des machines à 15 h 30. En dehors de cela, temps LIBRE. J'ai pris le parti de me laisser complètement porter, sans autre règle que celle du désir du moment. Lire ou non, écrire ou non, sortir ou rester dans la cabine... On verra bien. Quel luxe ! Pour l'heure, je crois que je vais faire ma première sieste de la journée...

...

Après ma (longue) sieste de la matinée, je sors prendre l'air sur le pont 7. Pensant m'être agréable, Reagan vient installer les trois chaises longues mais je préfère rester debout face à la mer, suivant parfois aux jumelles les mouvements des quelques oiseaux calés dans le sillage du Flottbek. Une fois de plus je regrette d'être incapable de dessiner. Je prends de nombreuses photos mais seul le dessin pourrait me permettre de donner une idée de la grâce de ces oiseaux que je ne suis même pas capable de nommer – encore une de mes lacunes ! Enfin, on ne peut pas avoir tous les dons... C'est déjà beau d'avoir celui de la modestie !

01__S_R_salonAvant de regagner ma cabine, je passe saluer mes compagnons de voyage au salon. Rona et Stefan sont étendus. Je ne suis même pas sûr que Stefan s'aperçoive de mon passage. Apparemment Rona est, elle aussi, sensible au mal de mer. Lucy lit. Laurence rêvasse.




PAYSAGES CHANGEANTS

En début d'après-midi, je reviens à nouveau au pont n° 7 pour observer aux jumelles les bateaux de pêche que nous croisons sur bâbord. Stefan et Rona, emmitouflés, sont allongés maintenant sur des chaises longues, plutôt comateux. Seasickness...

La rapidité des changements de temps est incroyable. Je me trompais bien ce matin en pronostiquant un temps plutôt clair pour la journée : nous entrons en ce moment dans la purée de pois. Il pleut. Au cours des dernières heures nous avons eu droit tantôt au grand soleil, tantôt à un mélange de ciel bleu et de nuages très blancs, tantôt à une nappe grise uniforme. A midi la température extérieure était de 13°. La mer reste assez plate mais elle est aussi variable que le ciel, avec des passages plus creux. Je prends conscience que malgré sa relative lenteur le navire se déplace à travers un paysage changeant, comme une voiture au cours d'une longue étape.

Si j'en juge par notre position et par le cap suivi, nous devrions passer au nord de Terre-Neuve et de l'île d'Anticosti avant d'entrer dans le golfe du Saint-Laurent. Si c'est le cas, mes deux itinéraires, l'aller et le retour, seront entièrement différents et cela me plaît bien, mais avec un passage aussi au nord nous risquons peut-être davantage de rencontrer du mauvais temps. On verra bien ! (Tiens, tiens, encore cette formule !...) (En écrivant ces lignes dans mon journal de bord je me trompais du tout au tout puisque nous avons contourné Terre-Neuve par le sud (contrairement à l'Eilbek en juin 2006, ce qui avait permis à Céline Aucher de voir des icebergs. Si ce n'est déjà fait, qu'attendez-vous pour aller lire son récit ?)

AU CŒUR DU NAVIRE

02__Salle_commandeLa visite guidée par l'officier chef-mécanicien répond bien à mes attentes. Bien entendu je ne comprends pas tout et, faute de pouvoir les exprimer clairement, je dois garder pour moi un certain nombre de questions. Malgré tout, je saisis l'essentiel.

03__Lu_S_R_La04__MG

(A droite, photo de Stefan)
Nous sommes tous les cinq très impressionnés par la propreté éclatante de toutes les salles visitées. On se croirait presque dans un hôpital, les risques de maladies nosocomiales en moins !

L'extrémité supérieure des huit cylindres de l'énorme moteur principal (Photo de Stefan)
06__8_cylNous nous extasions devant l'énormité du moteur principal. Tilo Schmitt explique le circuit compliqué du fuel lourd qui l'alimente, donne des précisions sur tous les circuits de réchauffement, de refroidissement, de purification. Visiblement, le maximum a été fait pour que le Flottbek soit un bateau aussi propre que possible, non seulement “propre sur lui”, à l'intérieur et à l'extérieur de la coque, mais également pour l'environnement.

Le moteur de contrôle du gouvernail
10__Moteur_gouvernailAu niveau 1, tout en bas, un petit regard grillagé nous laisse apercevoir l'arbre de transmission, juste sous nos pieds. Nous profitons de la visite pour demander des explications sur  la panne d'hier soir. Un moteur auxiliaire est en cause. Il a été arrêté et un autre a été mis en route (ici comme à la passerelle, tout organe important se trouve en double ou triple exemplaire). Il sera remplacé à Montréal.

Laurence et moi restons un long moment après les autres en compagnie de Tilo Schmitt. Celui-ci, qui s'avère assez pince-sans-rire sous des dehors de nounours bougon, nous montre à l'écran d'un ordinateur toute une série de photos prises à Anvers il y a six semaines. A la suite d'une erreur de ballastage le Flottbek s'est couché et une partie de sa cargaison s'est répandue sur le quai et sur des camionnettes garées là. Nombre de grosses boîtes se sont ouvertes pour laisser apparaître les petites qu'elles contenaient. De gros dégâts matériels mais, par extraordinaire, pas de blessés (l'officier a compris ma question bien que j'aie demandé s'il y avait eu des people blessed (c'est l'un des indices qui me laissent croire à sa compréhension du français. En attendant, God bless the Flottbek !).

PETIT APERÇU SUR LA VIE D'UN OFFICIER PHILIPPIN

Après le dîner, nouvelle visite à la passerelle pour mon relevé de position tri-quotidien. J'y retrouve encore le second. Mais cette fois il engage la conversation en me demandant ce que je note et pourquoi. De fil en aiguille, nous parlons un moment. Il me demande pourquoi j'ai choisi ce type de voyage, combien j'ai payé mon billet, si c'est plus cher que l'avion... Il se déride complètement, me parle de sa famille et me montre sur son téléphone portable des photos de sa fille (8 ans), de son fils (13 ans) et de sa jolie femme de 41 ans, enceinte de leur troisième enfant. Il pourra cette fois abréger son contrat de six mois pour rentrer chez lui à l'occasion de l'accouchement, en août. Un Anglais rirait sans doute (in petto, of course) de ma syntaxe approximative et du choc de nos accents (pour mon interlocuteur, wife se prononce wipe), mais nous parvenons tant bien que mal à nous comprendre.

LE TEMPS DE VIVRE

11__Brume(Photo de Rona)
Ce soir la mer est belle, et le vent nul. Le soleil fait une brève apparition vers 19 h, puis la grisaille et la brume reviennent. Sans doute pas de coucher de soleil ce soir, mais, plus que jamais, il neige sur le Lac Majeur...

J'ai terminé un roman commencé avant le départ et lu aussi un album de BD réalisé par plusieurs dessinateurs pour le vingtième anniversaire de France Info. Est-ce que je me lance dans Proust maintenant ? Après tout voilà déjà plus de trente ans que je diffère ce moment, je peux bien attendre encore un peu pour me lancer A la Recherche... On verra bien ! (Décidément !...) Pour l'heure, dans le tas de livres apportés, je choisis Cinq Leçons sur la psychanalyse, de ce bon vieux Sigmund.

Je change l'heure à ma montre et reviens à 18 h 30. Cinq journées consécutives de 25 h : quel temps pour vivre, seulement VIVRE !...

Posté par michelcargo à 00:41 - 06- 26 avril 2007 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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