Il neige sur le Lac Majeur

Traversée de Liverpool à Montréal à bord du porte-conteneurs Flottbek (avril-mai 2007)

23 mai 2007

10- 30 avril

Lundi 30 avril 2007

De Terre-Neuve à la nouvelle terre

TERRE !

9 h 45. Début de journée bien occupé... Réveillé très tôt j'ai commencé à lire vers 4 h (fin de Du côté de chez Swann et début d'Un Amour de Swann). Comme, avec le plafond bas, il n'y avait aucune espoir de voir le soleil se lever, je ne l'ai pas fait non plus (me lever). A 6 h 15, j'ai regardé une nouvelle fois par le hublot avant et j'ai eu la surprise de découvrir, à tribord, la terre toute proche. Nous arrivions à la pointe sud-ouest de Terre-Neuve. Je me suis habillé en vitesse et suis resté tout un moment sur le pont arrière, à observer la côte qui défilait.

01__Terre_NeuvePaysage de bout du monde, avec la neige encore bien présente au sommet des falaises.

La Patagonie et Terre-Neuve doivent avoir bien des points communs.

02__Terre_NeuveQuelques antennes et un amer (peut-être le clocher d'un minuscule village tapi au pied de la falaise) sont les seuls témoins visibles d'une présence humaine.

Après quoi, je suis monté une première fois à la passerelle jusqu'au petit-déjeuner. Pendant que je m'y trouvais, signe que nous avions vraiment passé la pointe, nous avons changé de cap pour remonter davantage vers le nord-ouest et la Gaspésie. Déjà à ce moment-là, deux autres bateaux étaient visibles : l'un, venu du nord, paraissait faire le tour de Terre-Neuve dans  le sens anti-horaire, l'autre semblait venir à notre rencontre sur la même route que nous. Depuis, j'ai encore vu de très loin deux ou trois autres navires dont un, apparemment, prenait la direction du sud-est, vers le centre de l'Atlantique, comme le fera le Canada Senator dans un peu plus de trois semaines.

Après le petit-déjeuner, nouvelle escalade de l'escalier intérieur pour aller recueillir mes renseignements habituels. Là, l'officier m'a dit que nous embarquerons le premier pilote demain matin de bonne heure aux environs de Rimouski, mais sur la rive nord. Ce pilote nous conduira jusqu'à Québec, où il sera relayé par un autre jusqu'à Trois-Rivières, avant qu'un troisième nous amène à Montréal. A raison de six heures par tronçon, si nous embarquons le premier pilote vers 6 h du matin, nous devrions être à Montréal aux environs de minuit dans la nuit de mardi à mercredi. Les choses se précisent.

L'UNIVERS DES CONTENEURS

Je suis redescendu donner ces informations à Lucy et Stefan, au salon. Nous sommes remontés ensemble au bridge pour demander l'autorisation de faire le tour du bateau par l'avant. Petite exploration de l'univers des conteneurs.

(Photo de Stefan)

04__Conteneurs03__MG_avantBien entendu on se sent tout petit au milieu ou à côté de ces grosses boîtes empilées, solidement attachées au bateau et arrimées entre elles par des tiges métalliques tendues avec des ridoirs.

05__Conteneurs09__R_frig_r_sAu niveau du pont et en dessous sont regroupés les conteneurs réfrigérés, reliés au navire par leurs câbles électriques.

08__CabestansTout à l'avant, une batterie de cabestans, comme neufs, pour les manœuvres des amarres. Pas un pouce de graisse nulle part.

(Photo de Rona ci-dessous à gauche) 

07__Peinture06__PeintreEn plusieurs endroits des hommes d'équipage s'activaient à traquer les points de rouille et à repeindre. L'état impeccable du Flottbek s'explique par ce travail incessant, souvent effectué dans des conditions beaucoup plus difficiles que ce matin (Céline Aucher le montre très bien dans son blogue ; petit rappel : http://celineauchercargo.blogspot.com). Aujourd'hui en effet la mer est plate et le vent faible, ce qui explique aussi la vitesse soutenue du Flottbek : 20 nœuds, sans secousses ni balancements, avec tout juste les vibrations, du moins dans le château car, sur l'avant, on ne les perçoit pas et, sauf à se pencher au-dessus du bastingage, on n'a aucune conscience du mouvement.

Je serais bien resté plus longtemps mais mes compagnons, moins chaudement vêtus que moi, ne souhaitaient pas s'attarder. En tout cas, s'il fait beau demain, je reviendrai certainement à  l'avant pour la remontée du fleuve. (En quoi je me trompais : cette visite en avant du château a été la seule du voyage.)

LES PETITS RIENS D'UNE JOURNEE (PRESQUE) ORDINAIRE


Très heureuse surprise pendant le petit-déjeuner : le chef-mécanicien m'a apporté la réponse à mon courriel de samedi. Bonnes nouvelles de tous. Excellent premier contact que je regrette d'avoir manqué, mais on ne peut pas tout avoir...

Une visite de Rona est venue interrompre un moment ma rédaction. J'avais laissé ouverte la porte de ma cabine pour indiquer que toute visite sertait la bienvenue, selon le code en usage parmi les passagers. Rona est montée ce matin à la passerelle vers 5 h, espérant en vain assister au lever du soleil. Elle s'y trouvait en même temps que Laurence, auteur du dessin de baleine qui m'avait intrigué, sur une vitre embuée de l'aile tribord. Ils avaient alors aperçu Terre-Neuve mais de très loin.

J'ai accompagné Rona sur le pont arrière et regardé avec elle, sur le petit écran de mon appareil, les photos prises ce matin. Un peu au hasard, engoncé que j'étais dans toutes mes pelures et les doigts pris dans mes gants de moto. Finalement, le résultat n'est pas si mauvais... La température semble remonter un peu : nous devons être aux alentours de 5°.

14 h. Après le déjeuner j'ai envoyé un courriel à Jean et Béatrice à Montréal pour les prévenir de notre arrivée au port dans la nuit de mardi à mercredi mais pour leur dire aussi qu'il est impossible de savoir quand je pourrai quitter le port puisque nuos devrons attendre à bord police et douane, qui n'officient qu'aux heures de bureau. (Ce second courriel expédié du bateau n'est jamais arrivé à destination.)

Je viens de passer un nouveau moment à l'air frais, à l'arrière. La mer a tout d'un lac (majeur, évidemment !...) : seules de petites ondulations marquent la surface, malheureusement grise en raison du temps, qui a tendance en ce moment à redevenir de plus en plus brumeux. Seul le sillage est lumineux, mélange de blanc et d'éclats très vifs d'émeraude, en tourbillons serrés.

Entre passagers, nous en sommes aux échanges d'adresses. Stefan et Laurence vont loger au même endroit, dans une sorte d'auberge de jeunesse du Vieux Montréal. Lucy et Rona ne seront pas très loin d'eux.

J'allais me tromper d'heure : c'est maintenant le moment de monter faire le point...

14 h 40. En redescendant, je me suis trompé d'étage et j'ai essayé d'entrer dans la cabine située juste au-dessus de la mienne, heureusement fermée à clé. Cette erreur m'a permis de connaître l'identité de l'officier électricien que j'avais repéré comme n'étant probablement ni allemand ni philippin. Il est peut-être russe si j'en juge d'après son nom et son prénom affichés sur sa porte. (Ukrainien, en réalité.)

Nous avons commencé à longer les côtes de l'île d'Anticosti, à une vingtaine de milles. Le relief doit y être assez prononcé car j'ai réussi à les deviner aux jumelles (la brume est moins épaisse à tribord). Le capitaine est venu rejoindre le troisième officier (toujours très accueillant : c'est lui qui – hier ? avant-hier ? Je ne me souviens déjà plus) – m'a fait asseoir dans l'un des deux fauteuils pour me prendre en photo. A un moment donné j'ai aperçu quelque chose qui fendait la surface à bâbord. Je me suis déplacé rapidement pour mieux voir – en vain – ce qui devait être un gros poisson. Le capitaine m'a demandé si j'avais vu une baleine, avant de me préciser que, par ici, on peut voir des bélougas toute l'année mais que les baleines ne viennent qu'en été. Il me faut donc reporter mes espoirs sur le Canada Senator, en Atlantique ou en Méditerranée. Mais il ne me déplairait pas de voir des bélougas d'ici demain soir.

Autre animal observé : un oiseau blanc et noir au corps massif et court, volant juste à la surface de l'eau, qu'il touchait presque en permanence, comme s'il n'arrivait pas vraiment à décoller.

En ce moment la brume est un peu moins épaisse, le regard porte à nouveau loin devant. Peut-être, de ma cabine même, aurai-je la chance avant ce soir d'apercevoir la côte de Gaspésie, près de laquelle nous allons passer avant de nous rapprocher de la côte nord du Saint-Laurent du côté de Sept-Iles, je crois.

A la passerelle je n'avais plus du tout envie de dormir mais voilà que ça me reprend. Sieste, maintenant. “ Faire la sieste ”. En anglais : “ To have a snooze ”. Il ne faut pas croire : sur les notions essentielles, je progresse, je progresse !

LA RENCONTRE INESPEREE

11__Canada_Senator16 h 10. Le coup de chance auquel je ne croyais pas ! Nous venons de croiser, à 8,6 milles, le Canada Senator en route pour Gioia Tauro ! Lors de son prochain voyage je serai à son bord. Ce qui serait extraordinaire, alors, ce serait de croiser le Flottbek. Même de loin on se rend compte que le Canada Senator est de taille plus imposante que le Flottbek. Je l'ai longuement observé aux jumelles. Mes photos, prises au maximum du zoom, ne donneront certainement rien mais tant pis.

Voici comment je suis passé de mon lit à l'observation du Canada Senator... Je somnolais quand, vers 15 h 40, le téléphone a sonné. Le troisième officier, de service jusqu'à 16 h, m'a annoncé la nouvelle de cette rencontre improbable. Lors de notre premier entretien, au début de la traversée, je lui avais dit que je rêvais de voir “ mes ” deux bateaux se croiser dans le Saint-Laurent, en m'appuyant sur la dernière position du Canada Senator que je connaissais. Il avait alors estimé qu'un éventuel croisement ne pourrait avoir lieu que dans l'Atlantique et m'avait promis que, si c'était le cas et s'il en avait la possibilité, il ne manquerait pas de me prévenir. Dont acte... Maintenant que le Canada Senator a disparu à l'horizon, j'en frémis encore de plaisir. J'ai chaudement remercié l'officier et je crois qu'il a lui-même pris plaisir à ma joie enfantine.

12__MG_hilare(Photo de Rona)

Les autres passagers aussi l'ont partagée. Je suis redescendu au pont n° 7 pour observer le bateau avec mes jumelles et tenter des photos. J'en ai profité pour informer Stefan et Lucy, présents au salon. Stefan est sorti avec moi. Puis je suis une fois de plus remonté à la passerelle où Rona et Laurence m'ont bientôt rejoint.

Pour ajouter au plaisir, le ciel semble beaucoup plus clair sur l'avant. Peut-être en prévision d'un coucher de soleil sur la Gaspésie ? Continuons de rêver...

Je viens de visionner les photos prises tout à l'heure. Elles sont meilleures que je ne croyais et on voit nettement le Canada Senator, de même que l'écran d'identification au tableau de bord de la passerelle. What a piece of chance ! (anglais astérixien, non ?)

TERRE ! (BIS)

20 h 40. Cette fois l'Atlantique est bel et bien franchi. Après le dîner, vers 19 h, alors que j'avais commencé ma première valise, je me suis aperçu que la côte était proche à bâbord. Je suis descendu prévenir les autres, qui n'avaient encore rien vu. Nous sommes tous aussitôt sortis regarder ce premier bout de terre non insulaire du continent américain. Dans le jour finissant la vue n'était pas très nette.

13__Lucy_Gasp_sieIl était quand même possible de distinguer les hautes falaises sans végétation visible, avec de larges bandes neigeuses, comme ce matin à Terre-Neuve. Les autres sont rentrés assez vite. Quant à moi, je suis resté un long moment dehors dans le froid. Comment ne pas évoquer les sentiments de tous ces émigrants qui, à partir du XVIème siècle, ont découvert cette terre plutôt hostile après une traversée beaucoup plus longue et pénible que la nôtre ?

Après cette méditation-contemplation prolongée, j'ai repris une fois de plus la direction du bridge (l'usage répété des escaliers aura constitué mon seul exercice physique de la semaine). Conversation très amicale avec Nico, le quatrième officier, de quart à ce moment-là. Sur la côte, quelques phares à proximité du cap de la Madeleine, et les pâtés lumineux de quelques villages. A six milles devant nous, un autre bateau, que nous rattrapons petit à petit. Un autre un peu plus proche, à notre rencontre. Sommes-nous sur la bretelle d'accès à l'autoroute ?

Au salon, Stefan, Lucy et Laurence regardaient Cinema Paradiso... Avant de commencer à écrire, j'ai rempli ma déclaration pour la douane. Ma grosse valise est prête. Je voudrais profiter à plein de la journée de demain sur le Saint-Laurent. Cette remontée du fleuve tient dans mon rêve au moins autant de place que la traversée elle-même. J'espère que le temps sera assez clément pour me permettre de passer dehors la plus grande partie de la marche vers Montréal.

L'embarquement du premier pilote est toujours prévu pour 6 h ou 7 h demain matin. Je pense que je serai déjà debout. Commence maintenant la dernière nuit complète avant l'arrivée. Quand je me coucherai demain, nous serons à Montréal...

Posté par michelcargo à 16:17 - 10- 30 avril 2007 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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